KISENYI
Mercredi 17 Octobre 1923 :
Partis à 2 heures 30 de Kalehe, nous sommes au milieu du lac au lever du soleil, on longe à ce moment les dernières d'un groupe d'îles très boisées et rappelant beaucoup celles du lac Limond et aussi jolies. A 8 heures on aperçoit deux des sept volcans qui se trouvent au nord du Kivu; c'est un demi-cercle allant de l'Ouest au Nord-Ouest par le Sud et les volcans en commençant par celui qui est le plus à l'Ouest sont : le Nyamlangira, le Tsharina-Gongo, le Mikenos, le Karisimbi, le Sabinio, le Kahinga et le Muhavura; deux ou trois d'entre eux sont en activité mais on ne les voit guère le jour car ils sont couronnés de nuages comme celui de Bourbon; nous les verrons mieux de la route qui va à Rutshuru. Nous mouillons à Kisenyi à 10 heures, où nous sommes reçus par M. Philippart, chef de poste, le lieutenant Duvivier et le Commandant Arénius qui croyant le Colonel Muller à bord sont venus à sa rencontre. Nous déjeunons à Festraets, Léopold et moi chez Philippart; le Commissaire de District est parti immédiatement pour Ngoma où sa femme doit le rejoindre demain. Kisenyi est un poste des T.O. qui est très joli; de belles allées bien tracées de palmiers et de figuiers sauvages sont parallèles au bord du lac où il y a un petit bassin pour mouiller le bateau et une plage de sable blanc. On s'y est battu pendant longtemps au début de la guerre et on voit encore les tranchées sur les collines et même les ruines d'un fortin allemand. On voit tout de suite que ce poste a été occupé longtemps avant les postes du Congo Belge au Kivu car les arbres sont déjà grands et les bâtiments (en ruine) ont été construits à loisir. Arénius qui est un Suédois est très gentil et le soir prend l'apéritif avec Festraets, Philippart et nous, sous les arbres près de la tente; il nous donne des tuyaux sur la chasse, étant grand chasseur lui-même; il part pour Tutshuru demain avec nous et il nous servira de guide en même temps que de compagnon de voyage.
J'allais oublier de noter la présence ici du petit Raoul, fils de Philippart, un gosse ravissant de 2 ans, né au Kivu; on dirait un petit Européen tant il se porte bien. Mme. Philippart est une femme très simple et très aimable, comme du reste toutes les Belges que j'ai rencontrées jusqu'ici.
Nous partirons demain de bonne heure pour Kibati, première étape à 15 kilomètres d'ici et à 2 100 mètres.
KIBATI (2000 mètres)
Jeudi 18 Octobre 1923 :
Les porteurs n'ayant fait leur apparition qu'à 8 heures et demie, nous nous mettons en route à 9 heures et sommes obligés de faire un détour par NGoma pour remettre au Commissaire de District ses jumelles que j'avais gardées avec moi pour les nettoyer.
Ngoma est un joli petit poste au bord du lac et la route pour en sortir est une tranchée naturelle dans la lave et a par endroits 12 à 15 mètres. Le pays est boisé et rappelle par endroits la Plaine des Roches; on monte tout le temps en serpentant parmi des collines qui sont des petits cratères éteints; il y en a des quantités; tout le temps on se rapproche du Tsharninia-Congo sur la pente Ouest duquel se trouve Kibati, un gîte d'étape à 15 kilomètres de Ngoma et qui pendant la guerre a été le Quartier Général des troupes Belges. Nous y arrivons juste à temps pour éviter un bon grain de pluie dont nous avions reçu le commencement en route et nous y trouvons Arénius qui est parti de bonne heure de Kisenyi.
Peu avant d'arriver nous croisons une missionnaire Anglaise, Miss Richardson, qui descend vers le lac. Il y a à Kibati un petit cimetière où sont ensevelis une dizaine d'Européens tués en 1914 et 1915 entre autres, le frère de Terlinden; il est très bien entretenu et on y a érigé un petit monument qui sera bientôt terminé. Dans l'après-midi le temps s'est remis mais reste couvert ce qui améliore peut-être le paysage; les volcans ont l'air d'avoir été lavés et on aperçoit de la fumée sur le Tsharninia-Congo dont le sommet à vol d'oiseau n'est pas à plus de 4 km; le Mikeno et le Karisimbi sont plus éloignés (entre 10 et 15 km) et leurs sommets couverts de nuages. On a une vue magnifique sur le lac qu'on domine de 500 mètres mais l'atmosphère brumeuse dans les bas empêche d'en bien distinguer les détails; peut-être qu'au lever du soleil demain le temps sera plus clair.
Nous partirons de bonne heure car nous irons jusqu'à la mission de Lulenga, à 30 km et il faut y arriver de bonne heure pour tacher d'éviter la pluie. Il fait ici un froid de chien quoique le thermomètre dans le gîte n'indique que 16C; c'est l'humidité qui vous pénètre et je me prépare à me coucher tout habillé et même avec un pardessus imperméable; du diable si je me doutais que je viendrais grelotter à 2C Sud de l'Equateur; ça c'est le comble; on se croirait aux Mares en plein mois de juillet. En quittant Kisenyi ce matin j'ai acheté 3 perdrix vivantes pour 30 centimes pièce et 2 belles volailles pour 40 centimes pièce; pommes de terre à 10 centimes le kilo. L'eau que l'on a au gîte vient du lac, à 15 km; il n'y en a pas du tout par ici même pas pour boire.
LULENGA (1800 mètres)
Vendredi 19 Octobre 1923 : Il faisait si froid ce matin qu'on a eu beaucoup de peine à faire sortir les porteurs de leurs abris et ce n'est qu'à 7 heures que nous avons pu nous mettre en route. Tous les bagages partent en avant escortés par un soldat qui est chargé de les faire avancer, sans laisser des traînards. Le chemin, à la sortie du gîte, est fait au milieu d'une brousse rappelant beaucoup celle des "chassés" à Maurice, quelque chose d'intermédiaire entre la brousse très claire et nos forêts; le sol est très volcanique et plus on avance plus le sentier devient rugueux et la brousse moins épaisse. Cette plaine de lave que l'on traverse pendant près de 2 heures forme la pente Est du Tsharina-Congo et lorsqu'on en sort, on se trouve dans une forêt assez dense avec quelques arbres magnifiques recouverts de lianes; par endroits de petites plaines. On voit sur le chemin de nombreuses pistes d'éléphants, mais à part une ou deux, toutes sont plutôt vieilles, ces animaux circulent beaucoup dans la plaine de lave et viennent y boire dans les crevasses qui conservent l'eau de pluie. Le pays dans ces environs est très cultivé et il y a de grandes plantations de haricots, de bananes et de pommes de terre. Nous nous arrêtons une demi-heure au gîte de Burunga et repartons ensuite pour la mission de Lulenga où nous arrivons à 13 heures 30. Nous sommes très aimablement reçus par les Pères Blancs qui ont là un joli établissement avec une grande église, un petit atelier, une tuilerie, sans compter les plantations et l'élevage. La mission est au pied du Mikenos et de la varangue on a une vue magnifique sur le Nyamlangira et la chaîne de montagnes qui se termine près du lac Edouard, on voit même les montagnes au nord de ce lac qui, à vol d'oiseau, se trouve à plus de 100 km de Lulenga. Vers 16 heures, nous assistons à un petit cyclone en miniature qui dure environ 5 minutes, mais le vent est assez fort pour enlever la plus grande partie du faîtage des bâtiments qui sont tous couverts en paille et abattre de nombreux bananiers; plusieurs eucalyptus assez gros sont brisés par le milieu. Le père Supérieur nous dit que depuis onze ans qu'il est dans ce district, c'est la première fois que cela arrive. Le temps s'éclaircit rapidement et, aussitôt la nuit faite, on voit les nuages au-dessus du Nyamlangira éclairés par le volcan; on dirait un incendie mais la lueur est plutôt faible.
RUTSHURU (1277 mètres)
Samedi 20 Octobre 1923 :
Nous quittons Lumenga à 7 heures 30 pour Rutshuru qui est à 6 heures de marche de là; on monte pendant un ou deux kilomètres et la route descend ensuite pendant presque tout le trajet.
Les groupes de femmes que nous rencontrons sur le chemin nous saluent par un cri lugubre et prolongé; on dirait une lamentation et cela produit un effet désagréable. On voit sur la route les traces d'un très gros éléphant qui l'a suivie sur un parcours d'au moins 2 km.; la rencontre de cet animal la nuit n'aurait rien eu de très amusant. A 9 heures 30, nous arrivons à Busingisi où il y a un gîte d'étape et tout près de là est établi un vieux Boer, M. Cornélius, qui y a une ferme avec des fraises exquises et des framboises; il s'occupe de la culture du café dont il a une jolie plantation; il est parti hier pour Rutshuru et nous le rencontrons qui en retourne quelques kilomètres plus loin. C'est un grand chasseur d'éléphant dont le surnom indigène est "mbwana tembo"; il nous conseille d'aller chasser plutôt sur la route de Kabare à Pinga où, dit-il, il y a de nombreux et très gros éléphants; au besoin il se tient à notre disposition pour nous procurer des chasseurs indigènes si nous voulons chasser près de la plaine de lave mais les éléphants de cette région n'ont pas de belles pointes; celles de plus de 20 kilos sont exceptionnelles. Nous continuons sur Rutshuru que nous atteignons à 13 heures 30 et où nous trouvons le même accueil aimable que partout jusqu'ici au Congo. Nous déjeunons chez le Commandant Arrhénius qui nous invite pour tout le temps que nous serons ici à partager ses repas. Le Commissaire de District adjoint, M. Ledocte, arrive pendant le déjeuner et nous invite tous à prendre l'apéritif chez lui à 18 heures 30. Nous allons l'y rejoindre et il nous sert de l'excellent bourgogne dont nous vidons 3 bouteilles de vin blanc.
Arrhénius me produit l'effet d'un gaillard très intelligent mais aventureux; c'est un chasseur connu et aussi un grand collectionneur; il a fourni des spécimens rares à plusieurs musées et accompagnait le prince de Suède pendant son dernier voyage en qualité de chasseur de chef de caravane et de préparateur; il est Suédois mais parle un français correct avec un accent particulier. En résumé il me fait l'effet d'un brave type qui peut nous rendre beaucoup de services et le fera, je crois très volontiers. Ses réflexions sont quelquefois très amusantes.
Dimanche 21 Octobre 1923 :
Nous faisons la grasse matinée et ce n'est qu'à midi que nous sortons pour aller déjeuner chez le Commandant. Nous y rencontrons le Capitaine et Mme. Creveiks qui nous invitent à venir prendre le thé à 17 heures. Après le déjeuner on fait la sieste et à 17 heures on va prendre le thé (qui est du café) et on nous régale d'excellente pâtisserie. M. et Mme. Toussaint sont aussi là.
Nous dînons chez M. Ledocte où nous rencontrons M. Bock (ou Buck), un colon qui a sa propriété à une heure de Rutshuru; soirée très agréable où l'on aborde un peu tous les sujets : religion, sociologie, chasse, ...etc. Nous rentrons d'assez bonne heure, ayant mal dormi la veille et étant fatigués. La veille de notre arrivée ici, le veilleur de nuit de l'agence de la Banque du Congo a tué un léopard à 10 mètres de la maison et nous avons vu la peau chez le capitaine. C'est une très jolie bête.
Lundi 22 Octobre 1923 :
Dans la matinée nous sommes allés toucher à la banque l'argent dont nous aurons besoin pour payer nos permis et vivre pendant quelque temps; de là à la poste pour expédier des dépêches à Maurice; ces dépêches sont transmises par courrier jusqu'à Stanleyville et de là par télégraphe. Ces courriers marchent jour et nuit et prennent 7 jours pour le trajet; il y a des postes tout le long de la route et aussitôt qu'un courrier arrive l'autre prend le sac postal et se met en route immédiatement.
Arrhénius étant souffrant ce matin nous déjeunons chez nous et dans l'après-midi allons nous informer au bureau du commissaire adjoint des limites de la nouvelle réserve et lui demandons nos permis de chasse à l'éléphant. Les limites de la réserve de la Ruindi sont : au Sud la latitude de Rutshuru, à l'Est la Rutshuru, au Nord les rives du lac Edouard depuis l'embouchure de la Rutshuru jusqu'à la Thalia, à l'Ouest la chaîne des montagnes qui divise les bassins de la Ruindi et de la Lucfu. Dans cette réserve il n'est permis de tuer que les animaux nuisibles tels que lions, hyènes, serpents, etc.
Nous faisons une promenade dans Rutshuru qui est certainement et de beaucoup le plus joli poste que nous ayions vu jusqu'ici. Situé sur le sommet d'une colline d'où on a une vue superbe sur tout le pays environnant, ce poste est sillonné d'avenues bien entretenues et sablées, bordées de grands arbres, les pelouses sont très propres et dans la saison des fleurs cela doit être un vrai parterre. Les maisons sont en briques et couvertes en paille et toutes les cours sont plantées de fleurs et bien en ordre. De Rutshuru on voit tous les volcans rangés en demi cercle et le soir le Nyamlangira est couronné de lueurs rouges plus ou moins intenses suivant les jours. Demain nous serons fixés sur la date à laquelle nous quitterons Rutshuru; cela dépendra des soldats licenciés que nous aurons comme chasseurs. Le temps aujourd'hui a été froid et humide et la nuit s'annonce très froide.
Mardi 23 Octobre 1923 :
Ce matin les deux chasseurs qui doivent nous accompagner nous sont présentés par Arrhénius qui leur fait toutes sortes de recommandations, ils ont l'air de types sérieux et se tiennent au port d'armes pendant le discours. Le plus long s'appelle "Madyi mna moto" (eau chaude). Je vais aussitôt après chez M. Picquard, l'administrateur adjoint, qui me promet 56 hommes pour le 25 au matin; il fait aussi demander au chef d'envoyer un de ses policiers qui restera avec nous à la chasse et nous procurera des hommes quand nous voudrons aller de Kabare à Nyamalesi. Une fois rendus à Kabare il est convenu que nous devons garder 15 des 56 porteurs et licencier les autres. Ces 15 hommes nous serviront pour tous les petits déplacements nécessités par la chasse et nous accompagneront pour porter le gibier; on tâchera de leur donner le maximum de travail. Dans l'après-midi, je vais causer avec deux administrateurs américains, le mari et la femme, et nous avons une longue discussion religieuse au cours de laquelle le type me dit carrément qu'il a guéri par ses prières une femme en danger de mort; je crois qu'il est un peu fou.
Il me prête quelques revues américaines très intéressantes
surtout "Popular Mechanics".
Mercredi 24 Octobre 1923 :
Nos deux chasseurs passent la matinée à réparer quelques déchirures dans la tente qu'Arrhénius nous a prêtée et après je leur fait tout empaqueter de façon à ne pas perdre de temps demain matin. Nous autres, nous mettons de l'ordre dans nos effets et nous préparons nos cartouches car il est probable que d'ici le gîte d'étape à Mya-na-Kwenda, nous aurons l'occasion de tirer quelques coups de fusil. Je vais aussi à la banque me munir de petite monnaie car les indigènes n'aiment pas les billets; le caissier qui est en même temps comptable, secrétaire et directeur me donne 500 francs de pièces de 50 centimes et 500 francs de billets de 5 francs; avec cela je pourrai me débrouiller pendant un certain temps car j'ai aussi une quarantaine de kilos de sel.
Vers 16 heures nous allons rendre visite à Arrhénius qui souffre d'un anthrax au pied et ensuite au capitaine Creveciks et au Commissaire adjoint; nous rentrons dîner pour nous coucher de bonne heure. Il est indispensable que demain nous soyons à l'étape avant 13 heures pour éviter de nous faire tremper car la pluie commence tous les jours à ce moment là.
MADYI-NA-KWENDA
Jeudi 25 Octobre 1923 :
A 7 heures ce matin les porteurs font leur apparition et à 7 heures 45 j'ai fini la distribution des charges, ce qui prend toujours un peu de temps chaque fois que l'on change de porteurs. Nous passons serrer la main à Arrhénius et nous quittons Tushuru à 8 heures. On descend pendant 30 minutes environ et on se trouve alors dans la plaine qui va jusqu'au lac. C'est un excellent terrain de chasse quoique l'herbe soit déjà un peu grande mais il faut espérer que plus au nord elle est plus courte. La route sur tout le parcours jusqu'au gîte est bordée de jeunes plants de Kapok. Tout près du gîte le chasseur qui m'accompagnait me dit qu'il a vu du gibier; après un bon moment d'examen à la jumelle je finis par voir les antilopes qu'il m'indique et qui sont à 5 ou 600 mètres; je me demande jusqu'à présent comment il a fait pour les apercevoir. Léopold et moi prenons nos Mauser pour les essayer mais les antilopes sont au milieu d'une plaine rase et ne nous laissent pas approcher à moins de 150 mètres; finalement, elle partent au galop pour disparaître derrière un pli de terrain; je me mets à leur poursuite et les retrouve en train de manger à 500 mètres plus loin; je réussis à m'en approcher jusqu'à 100 mètres et en blesse une qui continue à fuir avec les autres; en la poursuivant j'en rencontre 3 autres et je tire la dernière au galop à 100 mètres .
J'entends la balle la frapper et aussitôt elle diminue de vitesse pour s'arrêter 50 mètres plus loin; pendant que je m'en approche elle se couche et quand j'arrive près d'elle, elle est morte : une balle creuse haut dans les côtes qui a traversé sans éclater. C'est un "Uganda cob" que le chasseur appelle "sunu" et un jeune mâle; les cornes sont petites et pas régulières. Toutes celles que j'ai vues sont des mâles. En rentrant j'en manque une autre dans de très mauvaises conditions et je suis d'ailleurs pressé de déjeuner car il est 12 heures 30. Après déjeuner les porteurs tailladent la malheureuse antilope dont nous gardons un filet pour le dîner. Dans l'après-midi, pluie et orage ce qui nous empêche de sortir comme nous devions le faire. Pour le premier jour ce n'est pas mal car on ne peut pas chasser en caravane; il faut toujours arriver à l'étape de bonne heure ce qui fait qu'on ne peut s'arrêter tout le temps à poursuivre le gibier; espérons que demain j'aurai la même chance.
MADYI-NA-HIVI (1020 mètres)
Vendredi 26 Octobre 1923 :
Nous avons tous les deux passé une mauvaise nuit, Léopold à cause du café qu'il avait pris et qui l'a empêché de dormir et moi à cause du froid qui est intense;; ce matin dans la tente bien fermée le thermomètre marque 14 C soit la même température qu'à l'extérieur sur le sol. Léopold me dit que vers 23 heures, il a entendu un lion rugir plusieurs fois. Nous quittons le gîte à 6 heures 40 par un temps splendide; les montagnes au lever du soleil sont magnifiques et on voit les volcans se profiler nettement sur le ciel éclairé par le soleil levant. Sur la route, on voit des traces assez nombreuses de buffles, éléphants, hippos, waterbucks, léopards et hyènes et vers 9 heures, nous apercevons quelques "sunus"; Léopold se met à leur poursuite et j'entends 2 coups de mauser quelques minutes après; au bruit je vois courir à 300 mètres de moi, un joli reed-buck et je me dirige vers lui; impossible de l'approcher car deux autres que je n'avais pas vu donnent l'éveil et les 3 disparaissent; je continue à suivre une arrête parallèle au chemin et vois un peu après un "sunu" que je finis après plusieurs tentatives par approcher à 100 mètres et pendant qu'il me fait face je l'atteins d'une balle au poitrail; il fait 50 mètres et tombe : grande joie du chasseur qui m'accompagne; je regagne la route où je rejoins Léopold qui a aussi tué son antilope, mais une femelle malheureusement; la mienne est un mâle avec de bien plus jolies cornes que celles d'hier. Nous arrivons au gîte à 10 heures 30 et le gardien nous dit qu'il y a beaucoup de buffles et de lions aux environs. Nous décidons de rester ici demain pour aller chasser ce qui permettra aux porteurs de se reposer car l'étape d'ici à Kabare est de 6 heures de marche que l'on doit faire d'un trait car il n'y a pas d'eau entre ces deux points. Le temps menaçant vers 14 heures s'éclaircit, nous jouissons d'une belle après-midi et d'un coucher de soleil féerique; il y aurait pour un peintre ou même un bon photographe des études de nuages à faire au Kivu; j'ai rarement vu d'aussi beaux tableaux; même les nuages d'orage, qui d'ordinaire ne sont guère jolis, ont ici une poésie et un éclairage tout particuliers; j'ai profité de l'après-midi relativement chaude pour prendre une sorte de bain au moyen d'une cuvette d'eau tiède et d'une tasse; j'en avais besoin car rien ne salit comme ces longues marches et tous ces jours derniers le temps était si froid et humide qu'il aurait fallu un fameux courage pour se mettre le torse nu en plein air.
Samedi 27 octobre 1923 :
Nous nous mettons en chasse à 6 heures et après une heure de marche nous rencontrons un troupeau de "water-bucks" (sama) et Léopold se dispose à tirer sur un joli mâle qui est à une centaine de mètres du reste du troupeau; il l'atteint d'une balle d'express mais l'animal ne tombe pas; il se laisse approcher d'assez près par les hommes qui nous accompagnent comme si il ne pouvait plus fuir mais à 50 mètres d'eux prend le galop et disparaît derrière un repli de terrain; je le poursuis à la course et je réussis à l'abattre 7 ou 800 mètres plus loin, il a de très jolies cornes. Nous laissons 4 hommes pour le porter au camp et continuons la recherche des buffles; nous suivons un petit sentier qui a été suivi en sens inverse par un buffle qui, à en juger par ses traces, doit être magnifique. Vers 8 heures 30 nous apercevons enfin le dos de 3 animaux qui dépasse les herbes; ils marchent tout doucement en mangeant.
Le vent ne nous étant pas favorable nous faisons un grand détour pour essayer de les approcher et nous découvrons alors que ceux que nous avons vus forment l'arrière garde d'un troupeau d'une soixantaine de bêtes, au moins, qui nous a vus ou sentis, car on les voit défiler au galop à 500 mètres le cou tendu en avant comme pour mieux se guider par l'odorat qu'ils ont très sensible. Nous essayons de les dépasser en gagnant dans le vent lorsque nous nous apercevons que nous sommes séparés par un petit ravin boisé que ces animaux viennent de traverser et il nous faut passer par le même sentier qu'eux parce que c'est le seul endroit où on puisse descendre. Mon chasseur passe devant armé de mon calibre 12 et je le suis avec le Mauser. Il faut descendre dans les brousses épaisses une pente assez rapide et se tenir accroupi tout le temps à cause des branches très basses. J'avoue que pendant les 10 minutes que nous prenons pour ce trajet je ne suis pas très à mon aise craignant qu'un buffle ne soit resté en arrière et ne nous fonce dessus sans crier gare; dans ce cas on serait bien embarrassé pour se défendre car on ne voit pas à plus de 10 mètres. A la sortie du ravin on suit les traces du troupeau que nous rejoignons 5 ou 600 mètres plus loin traversant de nouveau le ravin. On attend qu'il ait fini de passer et nous recommençons à sa suite la même opération. Pendant la poursuite nous traverserons des bosquets de cassis où on voit que les buffles ont l'habitude de séjourner car le sol est foulé comme un parc et il n'y a pas une feuille ou une branche à moins de 1 mètre 50 du sol. Au moment où on s'y attendait le moins on tombe sur tout le troupeau massé dans un bosquet très touffu et comme j'étais en tête avec mon chasseur, je les vois sortir à 50 mètres de moi; quelques uns s'arrêtent pour me regarder ce qui me donne le temps de tirer sur celui que je voyais le mieux et qui me faisait face, mais légèrement de biais; j'entends ma balle frapper mais dans la confusion qui suit je perds de vue l'animal que j'ai tiré et Léopold qui est derrière moi tire à son tour. Le troupeau se sauve mais les derniers se retournent après avoir fait 5O mètres et nous regardent d'un mauvais oeil; je ne veux pas tirer de nouveau car dans la position où ils se trouvent je ne suis pas sûr de mon coup de fusil et je ne veux pas en blesser un qui nous chargerait sûrement; je reste donc tranquille et le troupeau disparaît. Je vois alors le buffle sur lequel j'ai tiré qui est couché mais se débat encore; nous nous approchons avec de multiples précautions et l'achevons de deux balles. Comme j'avais tiré à genoux mon premier coup de fusil, la balle qui est entrée dans les côtes juste derrière l'épaule est allée sortir à la naissance de la queue en brisant la colonne vertébrale, paralysant aussi tout le train arrière. Ce buffle est malheureusement une femelle que j'ai tirée convaincu avoir à faire à un mâle; les cornes ne sont pas belles mais l'animal est magnifique; beaucoup plus gros qu'un beau boeuf. Les porteurs nous rejoignent et on leur laisse la bête pendant que nous retournons au camp ce qui nous prend deux heures de marche plutôt rapide. Dans l'après-midi pluie et orage et on décide de rester encore un jour ici pour sécher la peau du buffle; nous partirons lundi pour Kabare.
Le partage de la viande qui arrive vers 17 heures donne lieu à de nombreuses
récriminations; ces hommes semblent devenir fous à la vue de la
viande et quelques uns la mangent crue; la prochaine fois j'aurai à faire
moi-même la distribution autrement il y aura des bagarres.
Dimanche 28 Octobre 1923 : Depuis ce matin le temps est à la pluie et
à l'orage; j'ai passé toute la matinée jusqu'à midi
dans mon lit à lire et à dormir. Après le déjeuner
comme la pluie continuait, j'ai redormi jusqu'à 15 heures 30. Sans que
la température soit basse il fait un froid désagréable
et pénétrant. A 20 heures nous sommes sous la tente et prêts
à nous coucher, la pluie recommence ce qui ne présage rien de
bon pour demain.
KABARE (910 mètres)
Lundi 29 Octobre 1923 :
Nous nous réveillons ce matin avec un temps couvert et très menaçant, mais décidons de partir quand même quitte à nous faire tremper. Dans la nuit, vers 1 heure, il y a une hyène qui est venu se balader dans la cour et tous les hommes lui ont donné la chasse; elle est attirée certainement par toute la viande plus ou moins fraîche qui traîne de tous côtés. On se met en marche à 7 heures 15 et les débuts du voyage sont très pénibles; le sentier en terre glaise est du savon et on avance avec difficulté. Vers 9 heures 30 le temps s'améliore et on marche un peu plus vite; il est tombé un peu de pluie mais pas de quoi faire de mal.
A 11 heures, mon chasseur me montre 4 buffles à 250 mètres de la route et je ne peux résister à l'envie de les tirer. Léopold m'accompagne et nous nous approchons jusqu'à 150 mètres; là je tire sur le dernier et le plus gros de la bande qui fait volte face et me tourne le dos; je tire de nouveau et alors les 4 se réunissent et prennent le galop dans notre direction et avec un air assez insolent. Léopold et moi nous les mitraillons et ils se détournent pour passer par le travers à 40 mètres; celui sur lequel j'avais tiré tombe à ce moment et je tire sur le dernier qui accuse le coup et file droit devant moi en boitant : deux autres balles l'envoient à terre pendant que le premier tombé se relève et suit les deux autres qui s'en vont, il est très tard pour le poursuivre et nous n'avons plus avec nous que des balles creuses qui ne sont pas bonnes pour le buffle. On donne le coup de grâce à celui qui est tombé, un très beau mâle mais dont les cornes ne sont pas grandes. Je laisse mon chasseur et 4 de mes porteurs de fauteuils pour qu'ils s'occupent du buffle avec l'aide des hommes du village voisin et nous continuons notre route vers Kabare où nous arrivons à 14 heures 30.
Tout le long de la route qui passe au milieu d'une immense plaine semée de bouquets de cassis et d'euphorbes, on voit des quantités d'antilopes: "sunus", "reed-bucks" et "Neuman's hartebeests".
On pourrait en tuer sans sortir de sa route mais nous aurons tout le temps de le faire plus à notre aise demain et les jours suivants. Pendant le dîner le chasseur de Léopold vient nous dire qu'il y a un hippo derrière sa case et je prends mon fusil pour lui faire un mauvais parti, malheureusement il ne m'a pas attendu.
Kabare est au bord du lac Edouard et nous sommes accueillis par une tornade qui menace d'enlever la tente; elle se calme au bout d'un quart d'heure et nous voyons alors sur le lac au moins une quinzaine d'hippos dont le corps est à moitié hors de l'eau : demain nous ferons leur affaire.
Mardi 30 Octobre 1923 :
Le lever du soleil sur le lac est très beau, on voit les montagnes de l'Uganda se profilant sur le ciel couvert de nuages pommelés pendant que le haut des montagnes qui bordent la Ruindi commence à s'éclaircir; le lac très calme a des effets de mirage et une île ou une montagne qu'on aperçoit vers le Nord a l'air d'être suspendue au-dessus de l'eau; trois hippos : M. Mme. et bébé revenant de leur promenade nocturne suivent un haut fond qui forme le prolongement d'une pointe puis disparaissent brusquement comme si on les avait escamotés. Mon chasseur n'étant pas encore de retour, nous ne sortons pas ce matin et après avoir payé les porteurs je vais me promener du côté du lac; tous les abords sont marécageux ce qui en rend l'approche impossible; beaucoup d'oiseaux : pélicans, ibis blancs, alouettes, grues, ... etc. qui ne sont pas farouches et me laissent approcher à 30 ou 40 mètres, malheureusement je n'ai pas pris mon fusil et je me contente de les admirer et de les photographier; au retour un magnifique lièvre me part entre les jambes et me fait sauter car je ne soupçonnais pas la présence de ces animaux ici. En rentrant je trouve mon chasseur qui vient d'arriver avec la tête et la plus grande partie du buffle tué hier; je le laisse distribuer la viande et le partage se fait tranquillement.
Après le déjeuner, tornade, orage et pluie comme hier, je tremble toujours de voir la tente nous abandonner; le temps se remet au beau à 15 heures et je pars à la recherche d'une antilope; à peine rendu à 400 mètres du camp je rencontre un troupeau de "sunus" que je ne puis approcher à moins de 200 mètres j'essaye 3 coups sur un assez joli mâle que je manque, ma balle lui passant entre les jambes. J'abandonne ces antilopes pour un troupeau de "Neuman's hartebeests" qui refuse aussi de se laisser approcher; fatigué de courir après je me décide à tirer à 300 mètres et j'atteins l'animal de tête à l'épaule; il tombe après avoir fait une centaine de mètres.
Cette antilope est d'une très jolie couleur, roux foncé et j'en conserverai la tête et la peau qui fera un joli tapis de pieds, je tâcherai même d'en avoir d'autres. Pendant qu'on l'écorche j'aperçois, seul du troupeau , un "sunu" avec des cornes magnifiques et me mets à sa poursuite. Après avoir perdu le troupeau de vue derrière un bouquet d'arbres je le revois à 150 mètres environ; les biches paraissent d'abord puis un mâle que je tire et touche croyant avoir à faire à celui que je poursuivais, mais au coup de fusil j'en vois surgir un second que je reconnais alors, comme il se mélange au troupeau, je préfère ne pas tirer de crainte de tuer une des femelles et je vais achever celui que j'ai blessé, il n'a que des cornes très ordinaires et je regrette de m'être tellement pressé. Je rentre à la nuit assez fatigué de ces 3 heures de chasse sur un terrain qui glisse comme du savon après la pluie de cet après-midi. On entend de tous côtés les grognements des hippos qui se prélassent à quelques mètres du camp, mais qu'on ne peut voir en raison de l'obscurité.