Precedent

Usumbura
Uvira
Lisiki (18 km)
Sange (20 km de Lisiki)
Luvungi (30 km de Sange)

Camanolia (15 Km de Luvungi)
NYA-GESI (30 Km de Camaniola)

 

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USUMBURA

Jeudi 13 Septembre 1923 :

Le bateau lève l'ancre à 3 heures et mouille à Uvira à 6 heures. Monsieur Duplan, chef de la marine du Kivu, et sa femme débarquent ici. Nous embarquons Monsieur Ingles, chef de poste d'Uvira qui se rend pour un ou deux jours à Usumbura et nous repartons à 13 heures.

Ingles chemin faisant, me donne certains détails sur la région de Rutshuru qu'il connaît et me conseille de partir d'Uvira plutôt que d'Usumbura, la route étant meilleure; nous retournerons donc par le même bateau après nous être ravitaillés à Usumbura.

Nous arrivons à ce dernier poste qui est assez grand vers 13 heures et nous descendons à un hôtel grec, le seul de l'endroit; le propriétaire nous informe qu'il a bien des lits mais pas de matelas ni de "couvertures", nous restons quand même et finissons par nous installer sur deux lits de fortune qui nous permettent de dormir très bien.

Promenade l'après-midi, la vue sur le lac d'un côté et les montagnes de l'autre rappelle, à s'y méprendre, les paysages de la Réunion, c'est vraiment curieux.

Vendredi 14 Septembre 1923 :

Réveillés de bonne heure, nous allons à la banque du Congo Belge convertir nos traites en une lettre de crédit sur toutes les agences de cette banque au Congo; cela nous évitera d'avoir à transporter de l'argent avec nous. Nous sommes obligés malgré tout de prendre 500 francs en nickel car, quoique les indigènes soient tenus d'accepter les billets, on obtient beaucoup plus facilement ce que l'on désire quand on paie en pièces de monnaie, ils préfèrent le franc à toutes les autres pièces à tel point qu'ils échangent très volontiers 3 pièces de 50 centimes en nickel pour un franc; le manque de poches de leurs vêtements et la difficulté d'enfouir des billets sont la cause de cette anomalie.

A partir de 8 heures, il se tient un marché en plein air des plus animés sur une immense place auprès de l'hôtel et comme nous en avons le temps, nous circulons un peu parmi une cohue d'hommes et de femmes indigènes, dont la plupart ont réduit leur habillement au strict minimum. Depuis que je suis en Afrique, c'est le premier endroit où les indigènes portent leur costume national; on sent que l'on s'éloigne de la civilisation, ce qui n'est pas malheureux. Comme denrées rien de spécial: du "pombe" du manioc (racines grillées ou fécule), du poisson (frais, demi-frais et fumé), des cannes à sucre, du rotin, de la viande de cabri en quantité, des bracelets en fil de fer ou de cuivre, du tabac en feuille et à priser. Dans la saison on trouve parait-il d'excellents petits pois tant qu'on veut, de même que des perdrix et des pintades vivantes.

En nous promenant hier soir, nous avons entendu beaucoup de perdrix et j'en ai même vu deux, mais assez loin. Il n'y a guère de gibier aux environs mais il y a environ trois semaines, le commandant de la garnison a tué dans la même journée neuf éléphants faisant partie d'un troupeau qui avait ravagé les bananeraies des environs, ce qui n'est pas très rare d'après les uns et les autres.

Tout le monde est d'accord pour dire que ces animaux font énormément de dégâts aux plantations et qu'il y en a encore beaucoup plus qu'on ne le croit généralement; tant mieux!

Samedi 15 Septembre 1923 :

Nous nous approvisionnons à la Genex dirigée par Monsieur Moubron et nous trouvons là tout ce qu'il nous faut. On emporte même 25 kilos de sel qui sert couramment ici de monnaie d'échange : une cuillère de sel pour un oeuf (soit environ 10 centimes).

L'après-midi nous descendons au quartier Swahili et indigène où se trouve l'agence de la G.E.A.B. (Compagnie Générale de l'Est Africain Belge), dont j'ai rencontré le Directeur Général, Monsieur Arens, à bord du Garros en allant à Mombasa.

Le gérant de l'agence, Monsieur Dermille, est un homme charmant et sa femme encore plus, nous achetons divers articles et allons ensuite nous balader un peu en dehors de la ville; des hauteurs nous assistons à un coucher de soleil sur le lac qui était magnifique; j'ai bien regretté de ne pas avoir mon vérascope, c'était un tableau que le soleil masqué derrière des nuages et éclairant Usumbura à nos pieds et les montages et le lac vis-à-vis de nous.

UVIRA

Dimanche 16 Septembre 1923 :

Nous nous promenons au marché dans la matinée et montons ensuite à bord pour partir pour Uvira à 15 heures, on embarque 35 boeufs pour Albertville et quelques uns; ont des cornes d'une grosseur et d'une longueur extraordinaire; on en voit beaucoup comme cela par ici et chez Musinga, roi du Rwanda, il y en a qui peuvent à peine porter le poids de leurs cornes; c'est vraiment curieux. Le lac est très agité et quoique nous arrivions à Uvira à 5 heures, ce n'est qu'à 9 heures que je peux débarquer avec tous les bagages. Avant de descendre je me mets en règle avec le capitaine Forsman, un Suédois et un fameux type, sa femme voyage toujours avec lui. C'est une Suédoise typique et pas mal du tout. Le second Kwalb est aussi Suédois et un charmant garçon qui parle l'anglais plutôt bien. Nous dînons chez Ingels et allons ensuite nous installer dans une des maisons de passagers où nous sommes très bien.

Lundi 17 Septembre à Vendredi 21 Septembre 1923 :

Nous sommes toujours à Uvira attendant que nos porteurs arrivent et aussi que nous ayions nos fauteuils pliants et nos chaises à porteur, car nous avons décidé d'en employer, préférant réserver nos forces pour la chasse. Uvira n'est pas mal du tout comme poste et Ingels nous facilite beaucoup les choses sous tous les rapports; il est très gentil; c'est le seul Européen ici à part deux Suédois, missionnaires, qui habitent hors de la ville et qu'on ne voit jamais. Nous prenons nos ports d'armes et nos permis de chasse (sauf celui pour l'éléphant que nous n'aurons qu'à Rutchuru). On paie 6 francs par fusil ou revolver et le permis coûte 100 francs, ce n'est pas la ruine.

On construit au bord du lac un abri pour la baleinière pour pouvoir débarquer même quand le lac est agité; j'aide de mes conseils et à grands renforts de pilotis, de feuilles de tôle et de galets, on fait en quelques jours, un petit bassin très potable et même un quai; la difficulté ici est qu'on a rien sous la main et même les clous manquent; on les remplace par des ligatures en fil de fer.

Samedi 22 Septembre 1923 :

Le bateau qui devait arriver demain ne sera ici que Lundi et nous décidons d'aller passer la soirée chez Monsieur Olry, qui a une ferme à Mlongive à 4 kilomètres d'ici; nous partons donc avec nos tentes pour coucher là-bas et chasser au phacochère demain matin. On arrive sans prévenir chez Olry à 5 heures et nous faisons la connaissance de sa femme et de ses deux gosses, un garçon de 4 ans et une fillette de 2 ans.

Madame Olry est une française et ses deux enfants sont nés en Afrique. Toute la famille a l'air d'être en très bonne santé et Madame aide son mari dans le travail; c'est elle qui se charge en plus du ménage, de faire travailler les charpentiers. Elle s'en tire remarquablement bien. C'est curieux d'entendre les deux gosses parler le Swahili et le Warira qu'ils ont l'air de connaître bien mieux que le français, ce qui au fond, est assez compréhensible. Chez Olry, nous rencontrons Monsieur Leroi, chef de poste de Massissi dans les montagnes de l'ouest de Rutchuru; il est descendu à étapes forcées pour venir rencontrer sa femme qui arrive d'Europe et sera ici Jeudi, sans doute; c'est un grand et solide gaillard de 27 ans qui revend la santé. Nous couchons pour la première fois sous la tente et ce n'est pas trop gênant.

Dimanche 23 Septembre 1923 :

Leroi nous réveille tous à 3 heures croyant qu'il est 5 heures et après une tasse de café on se met en route à 4 heures; nous faisons quelques kilomètres sur la route et nous nous séparons pour chasser au petit jour. Nous ne voyons rien de rien et rentrons vers 8 heures et demi. Léopold casse l'aile à un ibis noir qu'Olry met dans sa basse-cour parmi les pigeons, les lapins et la volaille. On blague jusqu'au déjeuner à midi et nous rentrons à Uvira vers 16 heures. Un père blanc de passage à Uvira, le Père Baudoin, et se rendant à Albertville était venu nous rejoindre chez Olry et nous faisons route ensemble; c'est un homme encore jeune et à esprit large, de conversation très agréable; il a 15 ans d'Afrique et est très intéressant.

Lundi 24 Septembre 1923 :

Nous aurons nos chaises et nos porteurs demain et espèrons pouvoir nous mettre en route; la journée se passe emballer et à clouer des caisses; nous laissons ici nos grandes malles (3) et voyagerons désormais avec le minimum d'effets personnels : deux valises, tout le reste n'est qu'approvisionnement et cartouches.

L'histoire du lac Tanganyka par les cartes

Mardi 25 Septembre 1923 :

Réveillé de bonne heure ce matin, je faisais ma toilette quand on est venu me signaler un hippo au bord du lac, le temps de me chausser et j'étais parti pour trouver le haut de la tête d'un hippo qui émergeait à 150 mètres de la rive. Comme cible, pas brillant, mais après avoir attendu 20 minutes que l'animal se rapproche ou présente plus de surface je me décide à risquer un coup de Mauser à cette distance; à mon grand étonnement la balle atteint la tête mais un peu trop en avant des yeux , au coup de fusil l'hippo s'est soulevé hors de l'eau pour plonger aussitôt et le coup n'étant pas mortel, immédiatement au moins, s'éloigne en montrant de loin en loin ses narines au dessus de la surface; je suis tout de même content de l'avoir touché à cette distance.

A 10 heures, arrivent 41 porteurs dont deux chefs, c'est à dire seulement 39 hommes utiles. Je leurs dis de revenir à 14 heures pour partir aussitôt pour Lisiki; il nous manque encore 10 hommes pour une caravane complète, mais on essayera quand même avec ceux que l'on a.

Ingles que je rencontre me conseille d'attendre demain pour avoir 10 hommes de plus et de partir de très grand matin pour essayer de faire deux étapes. Je renvoie donc tous les porteurs en leur disant d'être prêts demain matin à 5 heures et demie, espèrons qu'ils seront à l'heure et que l'on pourra se mettre en route à 6 heures.

Il nous faudra passer chez Olry pour prendre nos "tipois" et comme il y aura un homme en plus j'en profiterai pour prendre une charge de sel (25 kilos), cela nous servira de petite monnaie jusqu'à Rutchuru et remplacera les "makutas" qui manquent sur place.

LISIKI (18 km)

Mercredi 26 Septembre 1923 :

Les porteurs sont arrivés à 6 heures ce matin mais ce n'est pas avant 7 heures que nous avons pu quitter Uvira. Chez Olry, les chaises n'étant pas complètement terminées nous avons dû attendre jusqu'à 9 heures et quart, ce qui a procuré l'occasion de voir tuer dans le magasin un serpent très venimeux qui s'y était introduit. J'ai aussi vu décortiquer des pistaches de toute beauté, mais le rendement ne me semble pas bien élevé: 1T300 à l'hectare. Nous mouillons à Lisiki (Camp de Manioc) à 13 heures 10, mais ne finissons de déjeuner qu'à 15 heures, trop tard pour entreprendre la seconde étape qui nous mettrait à la Sange à 19 heures. Les porteurs de Léopold ont eu leur compte avec ses 85 kilos. Au village de Lisiki, environ 5 kilomètres avant le gîte nous faisons une halte d'une demie-heure et le chef du village, un très bel homme d'une cinquantaine d'années vient nous saluer et nous souhaiter la bienvenue; je regrette beaucoup en ce moment de ne pas connaître sa langue pour le remercier comme je le voudrais; espèrons qu'au retour je serai plus calé en Swahili.

Vers cinq heures Léopold et moi allons nous promener et j'emporte mon Calibre 12 avec deux cartouches à balles à tout hasard; au moment de rentrer et à 400 mètres du camp je tombe contre toute attente sur un "bush-buck" (femelle) à qui je jette dans les herbes un coup de fusil qui passe à côté; on m'avait tellement dit qu'il n'y avait aucun gibier sur la route avant d'atteindre Kisingi, que j'ai été complètement surpris; la leçon ne sera pas perdue. Pendant que j'écris ces notes les porteurs ont entonné un de leurs chants qui n'est pas mal du tout et par moment prend une forme de litanie; ces chants indigènes en pleine campagne, au clair de lune sont du plus joli effet et dans les intervalles de silence on n'entend que le chant d'un oiseau dans le lointain; à part cela c'est le calme absolu; l'heure n'est pas encore venue où commenceront tous les petits bruits de la nuit dans la brousse. Comme cela est infiniment mieux que les sifflets de locomotive et les cornes d'auto.

Dans l'après-midi on est venu me vendre deux poules et 21 oeufs pour trois francs; ce serait vraiment dommage de s'en priver et cependant je suis certain que j'ai été exploité.

Le camp de Lisiki est situé sur une petite élévation d'où l'on domine la vallée de la Rusisi que nous suivrons jusqu'à Bukavu; le paysage est très joli et si le temps était plus clair on verrait les montagnes des environs d'Usumbura.

SANGE (20 km de Lisiki)

Jeudi 27 Septembre 1923 :

Partis de Lisiki à 6 heures et demie, nous marcherons à peu près la moitié de l'étape; à partir du septième kilomètre, après Lisiki, le pays devient beaucoup plus joli et nous n'apercevons qu'un seul village sur la route; la plaine s'étend à droite et à gauche et on aperçoit au fond de chaque côté la chaîne de montagne des Mitumba et les montagnes du côté d'Usumbura.

La plaine est parsemée d'arbres verts; euphorbes, tamarins, divers arbres à épines et même vers le dixième kilomètre, un pied de "maçons" en rapport; de distance en distance on rencontre une fleur sauvage qui ressemble à un gros pompon rouge mais n'a pas d'odeur, c'est une plante à bulbe; il y a aussi une autre fleur qui ressemble au novembrier mais sur une tige beaucoup plus courte; la fleur est à 8 pouces du sol environ et les pétales blanches au centre de la fleur deviennent graduellement roses. Nous ne voyons aucun gibier près de la route mais comme nous ne rencontrons ni habitations, ni troupeaux, il est impossible qu'il ne se trouve pas d'antilopes dans un pays qui ne manque ni de pâturage ni d'eau. Nous arrivons à Sange à 11 heures, mais ne pouvons nous mettre à table
avant 12 heures et demie parce que quelques porteurs qui portent les provisions n'ont rien trouvé de mieux à faire que de s'arrêter pour manger au bord de la Sange qui coule à 500 mètres environ du gîte d'étape et il faut les faire appeler ce qui prend du temps.

A 16 heures nous partons avec nos fusils pour essayer de trouver une antilope ou une perdrix, mais nous rentrons bredouilles à 18 heures; j'ai manqué une magnifique perdrix qui est partie derrière moi et un ibis noir que j'ai seulement blessé, l'ayant tiré trop loin. Je me suis arrêté à la rivière pour prendre un bain qui était exquis; on a si peu l'occasion de se baigner, qu'il ne faut en laisser passer aucune. Nous allons nous coucher de bonne heure, car demain l'étape est de 30 kilomètres et il faut partir à 4 heures pour ne pas avoir trop de soleil.

Ce soir nous couchons sous la tente car le gîte n'est pas très catholique et il faut se méfier des "Kimputus" une sorte de tique qui peut vous donner une fièvre récurrente que les anglais appellent "Spyrillum fever" et chez certains sujets, cela amène des complications telles que la perte de la vue pendant un temps plus ou moins prolongé; le "Kimputu" aime les endroits obscurs et secs et ne sort que le soir de la paille des maisons et il est préférable quand on a des doutes sur la propreté d'une maison de coucher sous la tente. Il faut surtout se garder de dormir dans une hutte indigène où de dresser la tente sous des arbres où les indigènes ont l'habitude de camper. Encore une précaution à ajouter à celles contre la paludéenne et la maladie du sommeil.

LUVUNGI (30 km de Sange)

Vendredi 28 Septembre 1923 :

Malgré les bonnes résolutions d'hier au soir, ce n'est qu'à 5 heures 20 ce matin que nous nous sommes mis en route; au réveil il faisait assez frais pour que je mette un chandail jusqu'à 7 heures environ. Vers 7 heures et demie nous rencontrons Monsieur Bradfer, Administrateur du territoire, qui retourne de tournée avec sa femme et qui se dirige sur Uvira, son quartier général. C'est un homme d'une trentaine d'années et sa femme semble aussi très jeune. Nous causons pendant une demie-heure et chacun continue alors sa route. Un peu plus loin, nous croisons un Père Blanc, le Père Thaïs, qui se rend à Uvira, accompagnant un autre père blanc souffrant; on se souhaite le bonjour et on repart. Comme nous marchons depuis ce matin, nous prenons nos fauteuils à 9 heures; le soleil commence à chauffer et il est inutile de se fatiguer quand on a chacun 8 porteurs à sa disposition. Le pays par ici est assez monotone mais présente cependant quelques petits coins que l'on croirait transportés d'un paysage d'Europe; toujours la plaine parsemée de tamariniers et d'euphorbes par endroit, le sol est crayeux. Après 4 ou 5 haltes de quelques minutes pour laisser souffler les porteurs, nous arrivons à la Luvungi qui est une rivière dans le genre de la Sange mais beaucoup plus encaissée et après le pont, la route remonte par une pente assez forte pendant 700 mètres environ, pour arriver au gîte d'étape que l'on voit avec plaisir car il est 13 heures et la faim et la soif commencent à se faire sentir; on est bien content de pouvoir se reposer au frais dans des fauteuils pliants en attendant le déjeuner que l'on nous sert vers 14 heures. Aussitôt que l'on est à l'ombre il fait frais car Luvungi se trouve à 900 mètres d'altitude mais le soleil pique dur.

Depuis ce matin j'ai diminué considérablement le nombre de mes cigarettes et pendant que j'écris je fume ma neuvième et dernière cigarette de la journée et il est 21 heures; 9 cigarettes en 16 heures est un grand progrès, hier j'en avais fumé 20 et avant-hier plus de 30. Je vais essayer de supprimer le tabac tout-à-fait afin de voir comment le nouveau régime me va. Actuellement l'apéritif, sauf de temps à autre, et le café, dont je ne prends que trois infusions par jour, ont été pratiquement supprimés et je ne m'en porte pas plus mal. Par contre je mange davantage et je prends au réveil une portion de Quarker Oats avec du lait et quelquefois une seconde au déjeuner de midi. Ce serait assez curieux si j'allais engraisser.

On est venu me porter du riz indigène qui est exquis, des oeufs, de l'huile de pistaches et du beurre frais; j'ai acheté le riz, les oeufs et deux bouteilles d'huile pour la cuisine; le beurre ne me parait pas des plus appétissants et j'ai préféré attendre Bukavu où on m'a dit qu'on en avait d'excellent. Impossible ici de se procurer des bananes ou des tomates; le lait qu'on nous porte dans l'après-midi est toujours très beau, mais on ne peut rien garantir quant à sa propreté.

CAMANIOLA (15 Km de Luvungi)

Samedi 29 Septembre 1923 :

Nous quittons Luvungi à 6 heures ce matin par un temps couvert qui est très agréable pour la marche. La route est assez jolie et à un certain moment longe la Rusisi qui est une rivière assez large par endroits et très rapide; elle n'est pas encaissée du tout ce qui permettrait d'irriguer à peu de frais les plaines de chaque côté; cette rivière qui part du lac Kivu pour aboutir au Tanganyika marque la frontière entre le Congo Belge et les territoires de Rwanda et de l'Urundi qui faisaient partie de l'Afrique Orientale Allemande; on les appelle aujourd'hui les T.O. (Territoires Occupés).

Vers 8 heures je marchais vers le milieu de la caravane avec mon calibre 12 chargé à plombs lorsqu'un "bush buck" fonce comme un fou et franchit la route entre les deux porteurs qui me précédaient d'une trentaine de mètres; pas le temps naturellement de le tirer. Cet animal devait sûrement être poursuivi et probablement par une hyène, car j'en ai vu des traces dans les environs; il était joli à voir. On commence à apercevoir pas mal d'oiseaux et je tire sur une sorte de grue à 30 mètres environ; j'aurais pu aussi bien lui lancer une pierre car elle est partie sans perdre une plume; je ne m'explique pas ce qui se passe car cet après-midi encore j'en ai manqué une autre posée à 25 mètres et en tirant dans la tête; je crains fort que les cartouches achetées à Mombasa ne soient pas fameuses; je sais que ces oiseaux ont beaucoup de résistance mais pas à ce point tout de même.

Nous arrivons à Camaniola à 9 heures et demie et je suis étonné de retrouver là Monsieur et Madame Duplan qui ont quitté Uvira huit jours avant nous et qui attendent des porteurs jusqu'aujourd'hui. Camaniola se trouve au bout de la plaine de Rusisi et à partir de cet endroit on voyage en montagne et c'est ici que l'on change de porteurs; ceux de la plaine ne vont jamais dans la montagne et vice versa; ça les rend malades parait-il. En tous cas, nous sommes ici pour quelques jours, à moins que, par une chance extraordinaire, nous ayions les porteurs d'un autre Européen qui descendrait. C'est le cas pour les Duplan qui partent vers 13 heures avec les porteurs de l'ingénieur qui s'occupe de la route et qui arrive de Bukavu. Pour comble de veine, on est à 4 kilomètres de l'eau et il n'est pas facile de la faire transporter; celle que nous avons eue aujourd'hui est infecte mais faute d'autre il faut bien s'en contenter et même la ménager; on remet à plus tard sa toilette.

Demain matin nous irons marcher du côté de la rivière et on en profitera pour prendre un bain et remplir les gourdes. Comme il y a par ici beaucoup de tiques et même des "chiques" et des punaises nous dressons la tente pour y coucher; le gîte nous sert d'abri pour les bagages et de salle à manger.

Aujourd'hui je n'ai fumé que huit cigarettes et j'en suis très fier mais c'est une rude privation; demain il faudra encore diminuer la dose.

A peu près 6 kilomètres avant Camaniola on franchit le Luvimvi sur un pont en fer.

Dimanche 30 Septembre 1923 :

Ce matin nous faisons la grasse matinée et il est 5 heures 45 quand je sors de la tente et peu de temps après arrive le marchand de lait, il est accompagné de la vache et de son veau qui le suivent comme des chiens, il s'installe près de la tente et se met en devoir de traire la vache. Jusqu'ici c'est assez original mais là où l'aventure devient surprenante c'est quand il éprouve la nécessité de se laver les mains avant de commencer l'opération; n'ayant pas d'eau il attend le moment où la vache satisfait un certain besoin et de l'air le plus naturel et détaché du monde se sert immédiatement de cette fontaine momentanée; on me l'aurait dit que j'aurais eu de la peine à le croire ! Il se sert du même liquide pour laver les pis et me porte ensuite un litre de lait très riche. Naturellement je ne lui fais aucune observation, il me prendrait pour un sauvage. Dans la matinée Léopold tue un ibis noir et un autre oiseau, n'ayant rien à faire pour ma part je m'efforce de m'assimiler un peu de Swahili dans la grammaire du P. Delaunay. C'est une langue assez facile à baragouiner mais très compliquée quand on veut la parler correctement.

Après le déjeuner je suis très étonné de voir reparaître Monsieur Duplan que je croyais déjà à Nya-Gesi; ses porteurs ne sont pas encore arrivés. C'est très bon signe pour nous ! Nous allons nous promener dans l'après-midi et tirons sans résultat sur divers oiseaux. Au dîner nous mangeons la victime de ce matin; elle n'a pas mauvais goût mais pourrait être moins dure, nous nous sommes trop pressés de la faire cuire.

Assis dans nos fauteuils après le dîner nous entendons quelques morceaux d'un concert qui se donne à 400 mètres de nous. Ce sont des "ségas" chantés avec pour tout accompagnement l'auditoire qui frappe en mesure dans ses mains; si Louis Le Conte était ici il aurait pu se rappeler ces airs et y adapter des paroles mais cela n'aurait tout de même pas eu le même effet que ces choeurs en plein air par une soirée calme et claire.

Les gens de par ici ont un sens de la musique assez développé, la semaine dernière nous retournions en bateau de chez Olry et les pagayeurs se sont mis à chanter un morceau en canon; j'étais loin de m'y attendre.

A côté de cela ils sont sous certains rapports beaucoup moins civilisés que sur la côte; ainsi ils ensevelissent leurs morts tout à côté de leur hutte et bâtissent sur la tombe une hutte minuscule que j'avais pris jusqu'ici, pour des constructions faites par des enfants; c'est tout de même moins primitif qu'au Zambèse où je n'ai jamais vu trace d'un cimetière indigène ou même d'une tombe. Si je connaissais la langue, j'apprendrais beaucoup de choses curieuses j'en suis sûr mais faute de pouvoir questionner je dois laisser passer beaucoup de renseignements intéressants.

NYA-GESI (30 Km de Camaniola)

Lundi 1er Octobre 1923 :

Nous finissions de prendre le café ce matin lorsqu'est arrivé Monsieur Duplan me portant un billet annonçant 50 porteurs pour prendre les charges de "MM. Bimbeau et .....(chasseurs)". De toute évidence c'était nos porteurs et nous nous sommes mis immédiatement à tout empaqueter pour filer le plutôt possible.

Ce n'est cependant qu'à 10 heures que nous sommes partis; il faut du temps pour prendre les noms ou les numéros de 50 indigènes. A la sortie de Camaniola nous rencontrons Monsieur Van Laer, ingénieur en charge de la route, qui descendait pour Uvira et dont les porteurs doivent prendre les charges de Monsieur Duplan; on se dit bonjour et chacun continue sa route. A midi, nous nous arrêtons chez un Grec qui nous invite à venir prendre une tasse de café, cela n'est pas de refus car comme nourriture nous n'avons emporté qu'un peu de pain d'épices et de l'eau! A 13 heures en route de nouveau et je fais dire aux porteurs que si nous arrivons à Nya-Gesi ce soir je leur donnerai du "pombe"; l'étape est longue et surtout fatigante car nous avons à faire 30 kilomètres dans la montagne.

La route est parfaite et monte très régulièrement; le paysage est vraiment magnifique; on domine la plaine de la Rusisi et on suit la gorge de montagne par où passe cette rivière; c'est la route de Cilaos mais je la trouve plus jolie; on n'a pas ici la sensation d'écrasement que produisent des montagnes qui vous dominent de trop haut et de trop près. Le paysage est plus ouvert et la perspective s'en ressent agréablement. Certains points de vue sont ravissants et on fait des kilomètres sans s'en apercevoir.

A part deux endroits vers le kilomètre 100 où la route n'est pas encore terminée, on ferait de la vitesse en auto; la surface est très bonne et surtout il n'y a pas de ces coudes en épingles à cheveux qui abondent à la Réunion; le travail ici a été il est vrai plus facile. Nous nous arrêtons un instant chez Monsieur Pinaard, un transvaalien établi ici et dont la demeure est au bord de la route; il a quitté le Transvaal en 1903 et ne porte pas les anglais dans son coeur. Son frère a été fusillé par eux pendant la guerre du Transvaal et je plains le sujet de sa Majesté qu'il tiendrait au bout de son fusil; nous prenons une tasse de café et nous repartons à 16 heures pour notre destination où nous arrivons à 18 heures 30 en pleine obscurité; nous sommes montés jusqu'à 1700 mètres vers le kilomètre 105 pour redescendre à 1500 mètres, il fait même assez frais à cette altitude. A Nya-Gesi il nous arrive une bonne blague : les porteurs croyant que nous désirons voir le chef du village nous conduisent chez lui et nous nous trouvons vis-à-vis ce petit potentat qui vient nous examiner avec une lanterne et a l'air de se demander ce que nous pouvons bien lui vouloir à une heure aussi avancée. Comme notre interprète est à plusieurs kilomètres en arrière impossible de nous expliquer; il nous fait entrer chez lui et on installe sous sa varangue trois fauteuils dont celui du milieu évidemment pour lui. Léopold le trouvant à sa convenance se plante dedans sans plus de façon au grand étonnement de tous les aides de camp et nous voilà, éclairés par une lanterne, nous regardant comme des chiens de faïence; tout ce que j'ai pu faire ça a été de garder mon sérieux. Au bout de 10 minutes un jeune homme de la cour s'avance et en excellent français me dit : "bonjour Monsieur"; alors j'ai fini par lui faire comprendre que je voulais aller au gîte d'étape où il nous a conduits. Là nous avons trouvé un jeune belge, de la mission protestante qui nous a aidés à nous installer et le reste des porteurs nous a rejoint sauf sept qui portaient entre autres choses le lit de Léopold et la cantine; on a dîner de pain et de fromage et ensuite j'ai passé mon lit à Léopold pour dormir dans un fauteuil enveloppé dans une couverture. Il faut ici savoir se passer de bien des choses même quelquefois de son lit. Je me couche avec plaisir car nous avons fait les 4/5ème de l'étape à pieds.

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